C.La France terre d’accueil du cinéma étranger

Depuis qu'elle a vu naître chez elle le septième art, la France a toujours été une terre d'accueil pour les réalisateurs et les comédiens étrangers. De Carl Dreyer à Roman Polanski, en passant par Robert Altman, Nagisa Oshima ou Wim Wenders, ce n'est pas un hasard si tant de cinéastes ont choisi de tourner des oeuvres juridiquement françaises. Grâce à un système d'aide et de coproduction exceptionnel développé ces dernières années, la France soutient aujourd'hui les cinémas du monde entier.
Né en France avec les frères Lumière, le cinéma fête cette année son centenaire. Aujourd'hui, si le marché impose les dures lois de la concurrence avec les productions américaines, le cinéma reste perçu, en France, comme le septième art plutôt que comme une industrie. C'est, entre autres, pour cette raison que, de tout temps, les réalisateurs étrangers, et notamment européens, ont trouvé en France des conditions favorables à la création de leurs oeuvres.

1. Une tradition remontant aux années 20

La première vague importante de cinéastes étrangers déferla sur la France après la Première Guerre mondiale, à l'époque où Paris était la capitale mondiale des artistes. Cette vague comprenait un bon nombre d'immigrants russes. Parmi eux, Ladislav Starevitch fut un pionnier du cinéma d'animation et Victor Tourjansky mena une carrière internationale en France, en Allemagne et en Italie jusque dans les années 60. Des acteurs tels qu'Ivan Mosjoukine, sa femme Nathalie Lissenko, Nathalie Kovanko ou Nadia Sibirskaïa se firent connaître avant l'avènement du parlant.
En dehors de son Danemark natal, Carl Dreyer avait déjà travaillé en Allemagne, en Norvège et en Suède avant de venir en France pour tourner la Passion de Jeanne d'Arc (1928) et Vampyr (1931). Vers la même période, l'Espagnol Luis Buñuel réalisa en France Un chien andalou (1928) et l'Age d'or (1930). Après une nouvelle carrière dans son Mexique d'adoption (Los Olvidados en 1950), Buñuel retrouva sa place dans le cinéma français à travers des coproductions :
la Mort en ce jardin (1956), La fièvre monte à El Pao (1959). Le Journal d'une femme de chambre (1964), avec Jeanne Moreau, produit par Serge Silberman avec qui il fut ensuite associé (sauf pour Belle de jour - en 1966). D'origine allemande, Max Ophuls choisit la France en 1933. L'écrivain autrichien Arthur Schnitzler lui fournit la base de son premier film, la Ronde (1950), après son passage à Hollywood.

2. La reconnaissance du cinéma comme un art

Jouant, dans les années 60, à l'époque du général de Gaulle un rôle important dans la diffusion de l'idéologie tiers-mondiste, la France attira de nombreux cinéastes latino-américains comme Raul Ruiz ou Edgardo Cozarinsky. Dans les années 70, quelques réalisateurs polonais commencèrent à travailler en France : Roman Polanski, Andrzej Zulawski, Walerian Borowczyk. Interrogés sur les raisons qui les ont poussés à choisir la France, les cinéastes étrangers mettent en avant la reconnaissance du réalisateur comme auteur, la liberté de création et le sérieux des techniciens. Pour certains, l'exil en France était tout simplement une question de survie. Tel fut le cas pour l'Américain John Berry, contraint de quitter son pays par la « chasse aux sorcières », qui sévissait dans les années 50 à Hollywood, ou pour Raul Ruiz qui fuit le Chili après le renversement du président Allende.
L'Allemand Volker Schlöndorff est, lui, venu en France à l'âge de quinze ans, attiré par le cinéma français, tant par celui de Cocteau que par la série noire représentée par le cinéaste Jean-Pierre Melville. L'Italien Ettore Scola parle de son amour pour le « cinéma populiste, le cinéma d'avant-guerre et le réalisme poétique français que l'on retrouve dans le néoréalisme italien ». Pour le Japonais Nagisa Oshima, sa décision de travailler en France a été liée à des rencontres : avec le producteur Anatole Dauman pour l'Empire des sens (1976) et l'Empire de la passion (1978), puis avec Serge Silberman pour Max mon amour (1986).
L'Italien Marco Ferreri, cinéaste voyageur par excellence - il a fait ses débuts en Espagne et également tourné aux Etats-Unis et en Afrique - a travaillé en France dans le cadre de coproductions,
la Grande Bouffe (1973) et Touche pas à la femme blanche (1974). Depuis, d'autres cinéastes étrangers se sont liés à la France par des accords de coproduction. C'est le cas du Polonais Krzysztof Kieslowski et de sa trilogie Bleu, Blanc, Rouge ou de Pedro Almodovar qui tourna en espagnol Talons aiguilles (1991), coproduit par la société française Ciby 2000.

Quant aux acteurs européens établis en France comme Jane Birkin ou Charlotte Rampling ou y travaillant régulièrement, comme Victoria Abril ou Marcello Mastroianni, leur choix s'explique, là encore, par des affinités culturelles, le plaisir de travailler avec des cinéastes appréciés et d'être reconnus par le public français.
Chaque année, environ 120 films sont produits en France, ce qui la place en tête des pays d'Europe pour la vitalité de sa production. Cela s'explique en partie par les aides dont bénéficie en France le cinéma. Le système de l'avance sur recettes (cf. encadré) existe depuis plus de trente ans. Mais d'autres aides ont également été mises en place au cours des dix dernières années au profit du cinéma non seulement français mais aussi étranger.
3. Un système d'aide unique au monde
L'aide directe, lancée par le gouvernement en 1982, a eu pour objectif de soutenir des oeuvres à caractère international ainsi que des ouvres de grands réalisateurs étrangers ne trouvant pas dans leur pays d'origine les financements nécessaires. Elle a ainsi contribué à la production des films du Portugais Manuel de Oliveira, du Malien Soulémane Cissé (Yeelen, 1984), de l'Egyptien Youssef Chahine (le 6e jour, 1985), du Grec Theo Angelopoulos (le Pas suspendu de la cigogne, 1991), du Russe Pavel Lounguine (Taxi Blues, 1990) ou du Mexicain Arturo Ripstein (
la Reine de la nuit, 1993).
La France a également mis au point des mesures d'aide en faveur de la production cinématographique des pays d'Europe centrale et orientale (le Fonds ECO). Créé en 1990 par le ministère de la Culture, ce fonds a permis d'aider quelque 71 films en trois ans dont Urga du Russe Nikita Mikhalkhov (lion d'or à Venise en 1991), Un été inoubliable du Roumain Lucian Pintilie ou Katia Ismaïlova (1994) du Russe Valeri Todorovski.
Pour les pays du Maghreb, d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine ou du Moyen-Orient, un Fonds Sud a été mis en place, en 1984, par les ministères des Affaires étrangères et de la Coopération, et le Centre national de la cinématographie. Les Silences du palais (1994) de la Tunisienne Moufida Tlatli, Yaaba du Burkinabé Idrissa Ouedraogo, l'Homme sur les quais de l'Haïtien Raoul Peck, mais aussi des films du Liban, du Venezuela, de l'Inde ou du Vietnam ont ainsi pu voir le jour. Au niveau européen, le Fonds Eurimages, créé en 1988, a contribué à la réalisation de quelque 227 longs métrages entre 1989 et 1993.
En France, des mécanismes d'incitation fiscale, comme les SOFICA (sociétés de financement des industries cinématographiques et audiovisuelles), ont également été créés afin de favoriser les investissements dans la production cinématographique et audiovisuelle. Enfin, le cinéma a désormais trouvé auprès de la télévision un nouveau partenaire de coproduction. En 1993, la part des chaînes - publiques et privées dont Canal Plus - dans le financement des films français a dépassé les 35 %, soit plus de 819 millions de francs (149 millions de dollars), s'impliquant dans la réalisation de films comme le Colonel Chabert d'Yves Angelo ou les Visiteurs de Jean-Marie Poiré. De quoi envisager l'avenir du cinéma français et européen avec espoir.

 

Marie-Christine Luton