B. Une Certaine idée du cinéma

 

1. Existe-il aujourd'hui encore une spécificité du cinéma français ?

Derrière le foisonnement et la variété des films de ces dernières années, demeurent une certaine conception française du cinéma comme art et la place particulière jouée par l'auteur-réalisateur.

Y a t-il un cinéma français ? Si on entend par là un courant qui fait école, exprime la sensibilité d'une époque et s'impose au public, comme aux créateurs, à la façon du néoréalisme italien de l'immédiat après-guerre, ou de la Nouvelle Vague des années 60, à Paris, la réponse est négative. Non, il n'existe pas à l'heure actuelle, en France, de phénomène de cette nature, avec tout ce qu'il peut avoir d'exaltant mais aussi de réducteur.

A en juger par les films qui ont fait parler d'eux ces dernières années - citons pêle-mêle les Visiteurs, la Reine Margot, Cyrano de Bergerac, l'Amant, Indochine, les Nuits fauves, Van Gogh, Un monde sans pitié, Tous les matins du monde, Conte d'hiver, Germinal, les Roseaux sauvages, Léon, le Colonel Chabert... - auteurs et réalisateurs ont puisé leur inspiration à des sources variées. Dans une période qui passe pour critique, on interprétera cette diversité comme un signe de vitalité.

Indépendamment de toute question d'école ou de doctrine, n'oublions pas que le cinéma, pas plus que la littérature ou la musique, n'échappe à la mode ou aux obsessions collectives du moment. N'oublions pas non plus que le cinéma est, depuis son invention, un produit comme un autre dans le commerce international. A-t-on assez reproché à l'écrivain André Malraux, qui fut aussi, dans les années 60, ministre de la Culture, d'avoir relégué à la toute dernière ligne de son Esquisse d'une psychologie du cinéma une ultime remarque, en prenant soin qu'elle tienne en sept mots seulement : « Par ailleurs le cinéma est une industrie » ?

Cela dit, une fois la part faite de l'américanisation du cinéma mondial, on constatera que le cinéma obéit, chez nous, à des lois et à des goûts qu'on ne trouve pas ailleurs. Peu importe la vague, nouvelle ou pas, sur laquelle surfent réalisateurs, scénaristes ou producteurs. Les Français se font du cinéma une certaine idée : celle du cinéma comme un art. Avec lui, on entre dans le monde des choses de l'esprit, dans celui de la créativité et des valeurs de civilisation.

2. Un cinéma à la première personne

Cette façon de voir a des conséquences juridiques autant que culturelles. Elle place le réalisateur au premier plan, en lui donnant la préséance sur le producteur. C'est lui qui est reconnu comme l'auteur du film et qui peut faire valoir, comme le ferait un écrivain, un peintre ou un musicien, à côté d'un droit patrimonial, un autre droit, intellectuel celui-là, sur le sort de l'oeuvre. Aux Etats-Unis, rien de tel.
D'où le côté volontiers littéraire du cinéma à la française, son penchant pour l'analyse, plutôt que pour l'action, et le naturel avec lequel il s'inscrit dans une tradition romanesque ou théâtrale, mais toujours moraliste, au sens de l'étude de moeurs. Que le réalisateur mette ou non la main au scénario de son film est finalement secondaire. C'est lui qui observe les âmes et les passions grâce aux mouvements de sa caméra et aux jeux de lumière qu'il contrôle et qui lui servent, plus sûrement que les dialogues, à interpréter le monde dans lequel évoluent ses personnages.

Ce « cinéma d'auteur » n'a pas attendu les théoriciens de la Nouvelle Vague pour s'imposer en France. C'est d'une façon ou d'une autre celui de tous les grands, d'Abel Gance à Jean Renoir, de Sacha Guitry à Marcel Pagnol, de Carné à Bresson avant que le flambeau ne passe dans les mains de Godard, Chabrol ou Truffaut, puis dans celles de Pialat, Techiné ou Besson.

Le « Je » à la caméra rend compte des grandes heures, mais aussi des dérives de notre cinéma. Pas plus que la peinture ou le roman, celui-ci n'a échappé aux dangers d'exalter, sans autre forme de contrainte, la créativité individuelle. Or, qui produit de l'art pour soi-même ou pour une chapelle tombe souvent dans l'intellectualisme, la stérilité, le snobisme.

Du Rideau cramoisi (Alexandre Astruc, 1952) aux Roseaux Sauvages (André Techiné, 1994), des Dames du Bois de Boulogne (Robert Bresson, 1945) à la Marquise d'O (Eric Rohmer, 1976), combien de films français ne s'inscrivent-ils pas, tout naturellement, dans cet ordre romanesque auquel la Princesse de Clèves, le célèbre roman de Mme de La Fayette sert de point de départ ? Mais aussi combien de contre-exemples. Il ne suffit pas de se vouloir « auteur » pour se hisser au rang de l'illustre comtesse.

Jean-Louis Arnaud